[Rétro] Booba: de Mauvais oeil à Nero Nemesis

Booba est sans aucun doute une des légendes vivantes du rap français. Il a marqué pas une, mais plusieurs générations de rappeurs et semble en plus avoir réussi à passer un test très difficile dans cette musique en constante évolution : vieillir dans le game. En effet, si chaque album de sa part reste sujet à des controverses, Nero Nemesis est, pour nous, un disque très réussi.  La direction musicale piochant dans diverses influences dans l’air du temps est efficace et l’écriture de Booba est toujours pleine de pépites. Cette écriture justement, comment a-t-elle survécu aux 16 ans qui séparent Nero Nemesis de Mauvais œil, premier LP de Lunatic ? Certains diront qu’on peut louer Booba pour sa stabilité : il serait resté fidèle à lui-même: nihiliste et capitaliste de Le Crime paie à 92I Veyron. D’autres le décrieront pour avoir continué à parler des rues du 92 alors qu’il habite Miami depuis longtemps. Pour chercher des réponses, retour sur Mauvais œil, l’album qui a assis l’incroyable plume d’Elie Yaffa dans le paysage rap français.

De nombreuses choses qu’on entend aujourd’hui dans les rimes de Booba étaient déjà observables à l’époque. Par exemple, son libéralisme tiré à l’excès. Son couplet du légendaire  Pas le temps pour les regrets commence par « On dit que la vie des jeunes de la rue est triste, mais qui tu blâmes ?/ J’ai pas besoin de tes larmes, où est l’drame ». Si vivre dans un quartier fait aussi souffrir Booba, obtenir de l’aide des autres, ou s’en plaindre pour amadouer l’opinion n’est jamais une option. La loi du plus fort est toujours mise en avant en premier: la phase « je dois te briser pour briller » arrive dans le titre cité, quelques secondes plus tard.

Pourtant, la vie n’est pas rose tous les jours pour le B2o qui n’a pas encore conquis les sommets. On peut le voir dans des phases telles que : « vécu de poissard […] mon destin écrit sur du PQ » (Le son qui met la pression), ou encore « Des soirées sans chèques et sans Ke-shné / C’est tellement naze que pour kiffer je dois me défoncer au whisky » (Pas l’temps pour les regrets). On est encore très loin de « ma carrière est incroyable » qu’il scandera plus tard. Par ailleurs, ses textes font aussi état des problèmes de drogue qu’il a pu fréquenter: « négro mélange ta coke à d’l’eau ».

Si certains, face à tous ces problèmes, pourraient se tourner vers la religion comme le fait Ali (l’autre moitié du groupe Lunatic), ce n’est pas le cas de Booba. Comme considération existentielle, on ne trouve pas mieux de sa part dans Mauvais œil que « La vie c’est dur, ça fait mal dès qu’ça commence / Pour ça qu’on pleure tous à la naissance » (Groupe sanguin). Quant à la religion, il aimerait faire quelque chose, mais il en semble trop éloigné. « Je nique mon temps dans le vice, je veux pas finir dans le feu / Mais j’ai du mal, c’est ce que je t’explique dans le disque » (Le Silence n’est pas un oubli). On pourrait croire qu’il se tournerait alors vers une certaine loi de la rue, ou un code de gangster, qui remplacerait ces croyances fondamentales, mais non, Booba est street, mais il ne doit rien à la rue: il le montre en disant: « J’suis pas né dans l’ghetto, j’suis né à l’hosto, loin des stups et des idées stupides», (Avertisseurs) ou encore « [je] ris devant le parrain » (Le son qui met la pression). Pas de grand amour pour sa mère ou pour sa femme comme on peut en voir chez d’autres rappeurs, Booba semble  déraciné, solitaire, voire misanthrope: « plus je connais les hommes, plus j’aime mon chien » (Le silence n’est pas un oubli).

Aujourd’hui, Booba est papa, les rimes sur ses galères personnelles ont été remplacées par des rimes sur son succès, mais sa misanthropie semble ne pas avoir bougé d’un poil. En effet, 16 ans après la dernière citation, il affirme : « La race humaine me dégoûte, j’allume gros pilon au chalumeau/Nique ta fondation de merde, j’préfère sauver les animaux ». Dans les annotations du site Genius, il commente « un animal est pur, il marche à l’instinct », et on pourrait ajouter, en accord avec ses  idées libéralistes, « et le plus fort gagne ». Chez les humains, cela se traduit peut-être  par « le plus riche gagne » et Booba ne serait alors pas mal placé puisqu’il roule en Lamborghini dans le premier couplet. Mais si selon luiles humains peuvent être pire,   qu’est-ce qui dégoute le rappeur à ce point de la race humaine?

Une réponse parmi d’autres que l’on pourrait proposer et qui traverse les époques dans ses textes, est que ce sont les bienpensants et le politiquement correct qui le dégoûtent le plus. On peut reconnaître cette idée dans Mauvais Œil quand il affirme « nique la justice, y a que Dieu qui peut me juger » (Mauvais œil), on la trouve également dans L’effort de paix, où Booba met en doute l’aspect positif de la paix qui pourrait représenter un argument du politiquement correct « J’suis venu en paix, pour faire la guerre aux bâtards », et plus loin « J’suis venu en paix cousin/Pour faire la chasse aux CLK 230 (voiture de luxe)». Politiquement, nous sommes en paix, mais Booba vous conseille de ne pas oublier de faire de l’argent, car elle est relative.

Cela pourrait faire écho à la situation des pays africains et des jeunes des quartiers,  vécu évidement de près par Booba, qui jouissent d’une situation de prétendue égalité mais font face à une réalité complétement différente. La paix est en effet, généralement plus favorable au groupe dominant. Dans 92i Veyron, le thème est plus clair et plus généralisé : « si c’est eux qui ont raison, je ne suis pas raisonnable », Pour bousculer le politiquement correct, Booba en vient à remettre en cause le concept de raison, qui sous-tend la justification politique. Dans le refrain, il ajoute « leurs règles ont toute une tombe, c’est ça qu’ils ne comprennent pas ». Les idées et les lois finissent toujours par disparaître et peuvent être remises en cause. Et, si on sert d’elle pour justifier des atrocités, on ne va nulle part. Cette rage contre le politiquement correct pourrait expliquer en partie la vulgarité très apparente de ses textes, quoi de moins politiquement correct, en effet, que des insultes ?

Pas mal de choses ont évolué, de Lunatic à Nero Nemesis. On pourrait citer également la technique incroyable qu’il utilisait en 2000 et qu’il a quelque peu mis de côté aujourd’hui. Mais, comme il le disait dans Mauvais œil, il a « La rage comme guide et c’est pour ça que je parle toujours des mêmes choses ». Et si sa plume aborde toujours les mêmes thèmes, c’est peut-être parce que la question du politiquement correct et des bienpensants est quelque chose de bien plus grand que les cités françaises, même si elle les touche de plein-fouet.

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