8 raisons qui font de Section 80 de Kendrick Lamar l’une des meilleures mixtapes de tous les temps

Qu’attend-on généralement d’une mixtape d’un rappeur prometteur ?

Souvent qu’elle nous offre un aperçu de son flow et de son univers musical, histoire de teaser au maximum un premier album studio souvent décisif dans la réussite d’une carrière.

Dévoilée en juillet 2011, Section 80 est la deuxième sortie de Kendrick Lamar après sa signature dans le prestigieux label TDE. Sujet d’une hype méritée après son excellente mixtape Overly Dedicated, le natif de Compton a transformé ce qui devait être un simple avant-goût de good kid, m.A.A.d city en un projet d’envergure extraordinaire pour une soi-disant mixtape.

Voici les huit raisons qui font de Section 80 un chef d’œuvre à part entière.

1.  L’avènement d’un storyteller hors-pair

Kendrick nous a récemment rappelé ses brillantes aptitudes de lyriciste sur le déjà mythique Duckworth issu de DAMN., où l’on apprend notamment le destin tragique qu’aurait pu connaître le rappeur si Anthony Top Dawg, son mentor et boss de TDE, avait tué son père pour de simples histoires de buckets à KFC…

Sur Section 80, avec Tammy et Keisha, respectivement issues de Tammy’s Song (Her Evils) et Keisha’s Song (Her Pain), Kendrick  crée deux personnages féminins qui lui permettent de mettre en avant ce talent au travers des destins tragiques des deux femmes dans les rues de Compton.

Si Tammy’s Song (Her Evils) met en avant le tiraillement de la jeune Tammy envers les hommes au fil de ses infidélités, Keisha’s Song (Her Pain) prend une dimension supérieure dans la mesure où Kendrick conte à sa petite sœur l’histoire de Keisha, amie du rappeur, contrainte à se prostituer et qui finira cruellement assassinée en conclusion d’un morceau inoubliable, magnifié par le refrain d’Ash Risher.

Block away from Lueders Park, I seen the El Camino park
And in her heart she hate it there but in her mind, she made it where
Nothing really matters, still she hit the back seat
And caught a knife inside the bladder, left for dead, raped in the street
Keisha’s song

2. Rigamortus, la preuve par la technique

Douzième piste de la mixtape, Rigamortus nous offre une autre facette du talent de Kendrick : sa technique hors-pair.

Sur une instru’ jazz se mêlent humour et égotrip, un cocktail explosif qui a mis à mal nombre de ses rivaux en cette année 2011. On pense  notamment  à un second couplet où on se demande encore s’il a pris le temps de respirer pendant ces 43 secondes de phases rapides et fluides. Ça en disait déjà long sur le phénomène Kendrick Lamar.

3. Un projet conceptuel : la vision de la génération Ronald Reagan

La conceptualisation d’un projet est en termes de fond ce qui permet de faire la différence entre une mixtape et un album studio, où les artistes se veulent majoritairement plus introspectifs et/ou engagés que sur une mixtape. La grande force de Kendrick et de sa Section 80 est d’avoir su franchir brillamment ce pas-là.

Ici, Kendrick se livre en véritable porte-parole de cette génération, sa génération, qui a subi de plein fouet la politique de l’ère Reagan avec la création d’un fossé de plus en plus profond entre les riches et les pauvres américains.

Le titre de la mixtape, Section 80, rentre également dans cette perspective. En effet, Kendrick a rassemblé le 8 du programme de logement pour les moins favorisés Section 8,déclaré trop coûteux par le président de l’époque, à la génération 80 dont il fait partie.

Ce thème revient donc tout au long de l’album et plus particulièrement sur les morceaux Fuck Your Ethnicity, Chapter Six et Ronald Reagan Era, qui sont les symboles de la vision de cette époque par le rappeur.

 There is an even more important topic I’d like to discuss: the dysfunctional bastards of the Ronald Reagan Era. Young men that learned to do everything spiteful. This is your generation. Live fast and die young. Who’s willing to explain this story ?

C’est l’histoire de ces jeunes nés aux Etats-Unis dans les années 80 de parents confrontés à l’appauvrissement, à l’augmentation des meurtres et à un usage bien trop fort des drogues que Kendrick raconte avec une maturité impressionnante au fil des morceaux.

Ronald_Reagan_Era

4. Hoes & Drugs, une vision à contre-courant

Nombreux sont les reproches faits à une majorité des rappeurs actuels concernant l’utilisation massive des thèmes des femmes et des drogues dans leurs morceaux, en appuyant soit sur un manque d’originalité des thèmes soit la démonstration d’une image dégradante de la femme dans les titres.

Si l’on analyse Section 80 au premier degré, on peux vite le cataloguer comme peu original et en rien révolutionnaire, les femmes et les drogues ayant une place prépondérante au sein du projet. Sauf qu’en se plongeant dans l’univers , on remarque vite que ces thèmes ne sont pas traitées de manière simple et arrogante comme à l’accoutumée.

En ce qui concerne les drogues, le viral A.D.H.D. les présentent sous l’angle des « crack babies », cette génération née du sang de leurs parents sous drogues dont est fier de faire partie Kendrick, une génération ambitieuse et qui n’a peur de rien. Boosté par une production folle de Sounwawe, le morceau est un de ses premiers grands succès.

No Make-Up (Her Vice) est le morceau suivant dans la mixtape et il est une parfaite transition pour expliciter ce rapport Femmes/Drogues que le rappeur aime exploiter au sein du projet. En effet, No Make-Up (Her Vice) pourrait être résumé par une habile comparaison en fin de morceau, où Kendrick affirme à tous qu’il n’est pas nécessaire de boire pour profiter comme il n’est pas nécessaire pour une femme de se maquiller pour être belle.

No make-up today, no make-up today
No make-up today, no make-up to…
That’s fine, but I wanna know do you mind

Ladies and gentlemen
And you ain’t gotta get drunk to have fun
You ain’t gotta get drunk to have fun
You ain’t gotta get drunk to have fun

Si l’on rajoute à ces morceaux le rôle de conseiller auquel se livre Kendrick à sa petite soeur sur Keisha’s Song (Her Pain), on réalise vite que ce projet, en plus d’offrir de la femme une belle image, lui est autant destiné qu’à son public masculin, preuve forte d’une ouverture d’esprit déjà immense.

5. Ab-Soul, Schoolboy Q et Sounwave, l’équipe qui gagne

Une des grandes qualités d’Overly Dedicated était sa production, menée par le génial Sounwave, producteur le plus reconnu de Top Dawg Entertainment. On peux notamment citer Michael Jordan ou Alien Girl (Today With Her) en featuring avec Jhene Aiko. Sur Section 80, celui qui a produit quasiment tout les plus grands succès du kid de L.A. est crédité de cinq productions  : A.D.H.D. / The Spiteful Chant / Keisha’s Song (Her Pain) / Hol’Up / No Make-Up (Her Vice). Allant de l’utilisation de samples comme sur The Spiteful Chant à la création de prods dynamiques sur A.D.H.D. , Sounwave a su proposer des instrumentales de qualité tout au long du projet et mérite donc une vraie reconnaissance quand à la réussite de Section 80.

Si l’on excepte les chanteurs Ash Risher et Colin Munroe, par ailleurs excellents sur Keisha’s Song (Her Pain) et No Make-Up (Her Vice), deux rappeurs et amis de Kendrick font figures d’invités : Schoolboy Q et Ab-Soul.

On retrouve Groovy Q en featuring sur The Spiteful Chant, où son flow rapide époque pré-Oxymoron redonne du dynamisme au morceau quand il devenait presque un peu long, malgré l’utilisation d’un sample d’Iron de l’excellent français Woodkid.

Enfin, Kendrick laisse à son pote Ab-Soul la majorité d’un morceau, intitulé simplement Ab-Souls Outro. Un morceau d’abord très rétrospectif, où Ab-Soul relate une nouvelle fois l’aventure décrite par Kendrick tout au long de Section 80 en donnant son propre avis sur les divers thèmes couverts, tels Ronald Reagan, Tammy ou Keisha…

Les deux protagonistes se retrouvent ensuite sur le dernier couplet où ils échangent ensemble à propos du début de carrière de K.Dot et des enjeux que ce projet questionne. Cela avant que l’immense producteur qu’est Terrence Martin ne prenne le relais en incluant un superbe son de saxophone à un morceau où Kendrick délivre finalement la meilleure définition de son statut au sein de l’industrie du rap :

I’m not the next pop star, I’m not the next socially aware rapper
I am a human mothafuckin’ being, over dope ass instrumentation

6. D’Aaliyah à Tupac, un émouvant respect du passé

Le décès d’Aaliyah en 2001 lors du tournage de son titre Rock The Boat a marqué à jamais de nombreuses personnalités du monde de la musique, la princesse du R&B étant considérée à l’époque comme une véritable icône. Pour lui rendre hommage, Kendrick lui a dédié le titre Blow My High (Members Only) où il la mentionne avant chaque refrain:

Hands up, in the building, we get busy and say
R.I.P. Aaliyah, R.I.P., yep, R.I.P. Aaliyah, R.I.P., yep
That’s exactly what this sound like
A to the A to the L-I-Y-A-H, give it up 2 times
Then give it right back, don’t blow my high

Et afin de rendre l’hommage encore plus poétique, un sample du titre 4 Page Letter est utilisé en fin de morceau.

La relation entre Kendrick Lamar et Tupac est souvent assimilée à un passage de témoin entre la principale figure du hip-hop et son héritier tout désigné. Si cela peut prêter à débat, Kendrick n’a jamais rien fait pour calmer cette pensée. On pense notamment à son interview fictive avec 2Pac sur Mortal Man, qui conclut son deuxième album To Pimp A Butterfly.

Avec Section 80, Kendrick effectue un nouveau rapprochement avec un artiste qui reste l’une de ses principales inspirations. En effet, Pac et son classique Brenda’s Got a Baby sont cités dans le morceau Keisha’s Song (Her Pain) :

She play Mr. Shakur, that’s her favorite rapper
Bumping « Brenda’s Got a Baby » while a pervert yelling at her

La comparaison de deux storytellings inoubliables, de deux jeunes filles persécutées, Keisha et Brenda, offre une profondeur incroyable au titre du jeune héritier pendant qu’elle donne une envie folle de réécouter Brenda’s Got a Baby.

C’est l’une de ses plus belles chansons, que ce soit par le message délivré, par le rappel au génie qu’était Tupac mais surtout par le constat qu’elle impose : quinze ans après la mort de Tupac Shakur, un rappeur du 21e siècle est capable de réaliser un classique à la hauteur de ce dernier.

7. La rencontre avec J.Cole

Si la mixtape fut l’occasion de beaux flashbacks avec Aaliyah et Tupac, elle nous a aussi dévoilé ce qui allait être l’un des duos de rappeurs les plus influents de notre génération : Kendrick Lamar et J.Cole.

Annoncée à plusieurs reprises, la rumeur d’un album collaboratif entre les deux MC reste l’un des plus grands fantasmes du public actuel, même si les deux artistes ont à ce jour toujours réfuté cette hypothèse, malgré le succès artistique d’un Black Friday par exemple.

Leur première collaboration à donc lieu sur le dernier morceau de Section 80, morceau auquel Kendrick consacrera une importance immense et choisira Cole comme producteur, ce qui a pu surprendre étant donné le rap de qualité proposé par celui-ci. Toutefois, la rencontre est enrichissante et Kendrick est convaincu par ses talents de producteur, il déclarera même après une session studio :

Ses productions sont folles, il en a joué dix, je voulais onze d’entre elles !

Cette rencontre aboutira donc au dernier titre de Section 80, HiiiPoWer.

8. HiiiPower, l’hymne d’un mouvement, d’une manière de penser

Pour conclure Section 80, Kendrick décide d’offrir à son mouvement, l’HiiiPoWeR, une hymne digne de ce nom, un repère musical lié à leur action.

Popularisé dans les rues de L.A. par son collectif Black Hippy qui réunit Schoolboy Q, Ab-Soul et Jay Rock, l’HiiiPower est défini comme une manière de penser qui vise à atteindre une plus grande richesse d’esprit, qu’importe les obstacles à franchir, notamment pour ces jeunes américains des Sections 80’s. Les trois « i » symbolisent le cœur, l’honneur et le respect, des valeurs que le rappeur affiche tout au long de son projet et de cette chanson en particulier.

While you mothafuckas waiting, I be off the slave ship
Building pyramids, writing my own hieroglyphs

En plus de la portée politique du titre et de la mixtape en général, Kendrick continue à porter la musicalité de l’œuvre à un niveau extraordinaire en jonglant avec toujours autant de justesse entre la rage qu’il déploie et son talent d’artiste.

Entre un refrain agressif créé en samplant So Appalled de Kanye West se succèdent trois couplets agressifs sur une prod’ désormais classique de J.Cole. Les dommages causés par les politiques des années 80 sont évoqués une dernière fois grâce aux exemples Lauryn Hill et Kurt Cobain :

Frightening, so fucking frightening
Enough to drive a man insane, a woman insane
The reason Lauryn Hill don’t sing, or Kurt Cobain
Loaded that clip and then said bang, the drama it bring is crazy
Product of the late 80’s

https://www.youtube.com/watch?v=G6km73T8PKY

Section 80 se conclut donc sur ce qui reste sa chanson la plus vraie à ce jour, une ode à l’ambition et à la révolution d’un jeune rappeur ambitieux qui essayait de devenir une légende et qui est parvenu à ses fins.

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