Orelsan: la fin de l’aube

ANALYSE La fête est finie, troisième album solo d’Orelsan, achève une trilogie débutée avec Perdu d’avance et Le chant des sirènes. La critique voit dans le projet une rupture nette vis-à-vis des précédents opus. Mais n’en est-ce pas l’évolution naturelle ?

Achevé. C’est l’impression que donne l’album du rappeur caennais. Telle la larve qui sort de sa chrysalide, Orelsan a fini par prendre son envol vers de nouveaux horizons textuels et musicaux. La fête est finie est une pierre polie, un bijou qui brille par sa diversité sans rien sacrifier aux punchlines brutes, caractéristiques du rappeur. Au carrefour de la trap, du boombap et de la folk, Orel est finalement devenu San, comprenez « monsieur » en japonais, la version aboutie de lui-même, prête à tourner la tête vers la lumière. L’ivresse de la maturité.

De l’ado à l’adulte

Le récit d’un ado fainéant mais lucide, voilà en gros le personnage d’Orelsan dans ses albums, son film et sa mini-série. En filigrane court une tension entre celui qu’il veut être, celui qu’il ne veut pas être et celui qu’il est vraiment. Un gouffre entre l’idée et les actions, entre le présent et le futur. La gestation d’un artiste, d’un dénonciateur, d’un amant.
L’album se distingue par sa construction qui suit la maturation d’Orelsan au rythme de prods variées et léchées.

San

Le titre « San » rappé en live sur Skyrock

San, qui ouvre l’album, est segmenté en deux parties, à l’image de la vie d’Orelsan et de son album. Dans la première on trouve une volonté de grandir, de se réaliser (« je veux laisser mon propre souvenir », « je veux pas rester figé », « j’essaie d’être un homme bien »). Mais cette volonté se heurte à un frein, à un manque d’assurance qui l’a toujours empêché de devenir adulte (« J’ai jamais été aussi perdu », « Je pensais me lever le matin, être un homme », « Chui qu’un sale gosse sur un château de sable »).

Puis, au milieu du son, il marque une respiration et dit, à lui-même, comme pour se convaincre: « mais je craquerai pas, je craquerai pas, je craquerai pas, je craquerai pas ».

A partir de là, le rappeur change de discours; il assume sa différence, laisse de côté ses doutes pour foncer dans ce qu’il veut faire (« j’étais déjà différent je le serai jusqu’à la nuit des temps »). Bref, il sort de sa chrysalide.

Dans Ils sont cool, sur Le chant des sirènes, Orelsan annonçait en grande pompe « c’est nous le futur », une ligne qui montrait sa détermination mais aussi son inachèvement. Désormais, pour la dernière ligne droite de la trilogie, c’est au présent que le rappeur caennais s’ancre, le moment est venu de rendre réelles toutes les promesses:

Je veux plus faire marche arrière j’arrive déjà à la fin du début de ma carrière. « … »

Quand je disais « c’est nous le futur » je parlais de maintenant, je parlais de cet instant, le futur c’est maintenant

Toutes les aspirations, les idées de l’artiste se concrétisent et aboutissent à un perfectionnement de ce qu’il fait depuis le début de sa carrière. La pierre, si brute au début, est désormais taillée, peaufinée. Orelsan conclut le morceau par: « J’ai mis la moitié de ma vie pour savoir ce que je veux, la fête est finie ». San est donc à l’image de sa vie, il se partage entre une période traversée de doutes, l’adolescence, et une faite de certitudes, l’âge adulte. Les deux liées par une ténacité, la détermination de ne pas craquer.

La suite de l’album rejoue cette évolution. Celui qui fuyait les relations s’est engagé dans une relation sérieuse. Celui qui crachait sur la société fait désormais des chansons positives. Celui qui était égaré est devenu le conseiller.

Foutre le Caen pour y revenir

Prenons plus de recul et considérons la trilogie dans son entier. On se rend compte qu’elle s’apparente à une révolution autour de Caen, sa ville natale, cité de province qu’il hait autant qu’il aime.

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Berceau de ses débuts, la ville lui inspire une amertume à la base de son écriture saillante. Il se nourrit de tout ce qu’il y a de révoltant dans cette France rurale, ridicule et suffisante. Perdu d’avance est l’hymne de cette petite mare qui interdit tous les possibles. Orelsan lui-même, adolescent flemmard, n’est finalement que le reflet de la médiocrité de sa ville.

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Après ce premier album qui lui a forgé un nom, le tremplin du succès l’emmène vers Paris, cité de tous les possibles, mais dégoulinante d’anonymat, d’arrivisme et de condescendance. Le Chant des sirènes dénonce la ville lumière et ses requins, une élite hypocrite prête à tout pour réussir. L’album est tissé par une violente tension : le succès du rappeur le mène vers les futilités mondaines (les sirènes, ces « créatures légendaires »), ce qui entre en choc avec sa conscience, qui tire l’alarme (les sirènes déclenchées en cas de danger) et le pousse à s’ériger en dénonciateur de la société

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Puis, après les festivités, le troisième opus revient vers Caen. Orelsan y affirme qu’on peut l’apercevoir « dans les rues de Caen en train de boire dans des mélanges où tout le monde a bu dedans ». Le rappeur revient aux sources, et le retour dans sa ville s’accompagne d’un regard nouveau. Le manque de paillettes, son côté trivial et rural sont désormais des aspects positifs. Caen n’a pas changé, mais ses défauts font désormais son charme, sa pluie y fait le beau temps (La pluie feat. Stromae).

Un album hétéroclite

Si la nouveauté de l’album réside dans les textes optimistes, voire naïfs, les bons vieux sons à punchlines sales, ceux qui font qu’Orelsan est Orelsan, parsèment l’album. On peut ainsi voir dans le projet trois types de morceaux, dans un liste non exhaustive:

  • Les sons à punchlines, qui ont des structures et une narration très simples. Ils dénoncent la société, le monde de la musique ou simplement les gens. Souvent sale, toujours efficace:
    • Basique
    • Défaite de famille
    • Tout va bien
    • Bonne meuf
    • Christophe
  • Les sons autour de Caen, qui marquent un retour aux sources, et augurent un regard nouveau sur sa ville natale:
    • Dans ma ville, on traîne
    • La pluie
  • Les sons éclairés, qui racontent un bonheur nouveau:
    • Lumière
    • Paradis

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L’agencement de l’album est peaufiné, on peut suivre l’évolution du rappeur. Tout comme San, le premier morceau, le dernier morceau, Notes pour trop tard, n’a pas de refrain. Un peu comme un intro et une outro, ils servent de parenthèses au corps de l’abum, et le contraste entre les deux est frappant: dans le premier, le rappeur affronte ses peurs, gagne en assurance et dans le dernier, il en a assez vécu pour se mettre dans la peau de celui qui donne des conseils aux plus jeunes. Un album en vie, une vie en un album.

Le corps de l’album dénote l’évolution entre les deux extrêmes, l’amertume fait peu à peu place à l’enchantement. Les punchs de Basique, le tonton dégeu de Défaite de famille ou le millionnaire détestable de Tout va bien font la place à un bonheur simple, à Caen, et auprès d’une femme.

Vers le paradis

Sur la fin de l’album, Orelsan revient donc dans sa ville natale. L’homme a changé, il sait pourquoi il revient et apprécie désormais la petite mare. Prêt à se lancer dans la vie d’adulte, ayant achevé sa formation, le rappeur semble s’envoler au-dessus de la terre. Il s’ancre d’abord à Caen (Dans ma ville on traîne), puis dans le ciel (La pluie feat. Stromae) où il voit le soleil au-dessus des nuages et, finalement, au Paradis. Une véritable élévation qui le voit presque partir du game. Comme si Orelsan avait tiré sa révérence, et qu’il allait revenir sous un autre nom.

Lui qui s’est construit sur des textes bruts, du genre Saint-Valentin, devient sur Paradis un amant éperdu qui chante une ode à la femme de sa vie. Au son des violons dramatiques, Orelsan pousse à son paroxysme l’amour aveugle:

J’comprends pas pourquoi tu t’inquiètes quand tu prends du poids
Pour moi, c’est ça d’pris, ça fait toujours plus de toi 

A la manière d’un Jaques Brel dans Ne me quitte pas, il met de côté toute pudeur pour s’offrir sans retenue. Il y a là la volonté de pousser à son extrême tout projet, de la même manière qu’il a poussé à l’extrême sa haine contre la société dans Suicide social. Il annonçait d’ailleurs au début de l’album, sur San:

J’veux faire des chansons d’amour homicide
Qui poussent un célibataire au suicide

La lumière qu’il embrasse se révèle tout aussi claire que le noir qu’il broyait était sombre. Après la nuit et ses fêtes putrides, ses filles faciles et l’alcool, le soleil perce, l’aube se lève. L’adolescence a duré une décennie, elle laisse finalement la place aux certitudes, à l’amour véritable. La fête est finie, l’heure est venue de rentrer à la maison, auprès de sa femme, de trouver le bonheur dans la réalité du jour.

La boucle est bouclée

Orelsan en a désormais assez appris pour devenir celui qui donne les conseils. Dans Notes pour trop tard, il s’adresse à un adolescent en chien, paumé et plein de certitudes factices. Il s’adresse en fait à lui-même, à lui au moment de son premier album. Une façon magistrale de boucler la trilogie. Et d’achever ce qui restera comme un monument du rap français.

Pour ceux qui ont peur de ne plus entendre le caennais rapper, il ne faut pas s’inquiéter: il rappelle sur la dernière piste que « la vie c’est des cycles ». On ne peut que se réjouir de voir le San en commencer un nouveau.

  1. Quel superbe article ! J’ai essayé moi aussi d’écrire un article à son sujet mais j’ai des connaissances en lisant ce que vous avez écrit ça me rappelle pourquoi j’apprécie Orelsan !

    Aimé par 1 personne

    Réponse

    1. * des connaissances limitées encore sur sa carrière. En lisant ce que vous avez écrit ça me rappelle pourquoi j’apprécie l’artiste. Sa sensibilité ouverte et ce courage qu’il déploie pour aller de l’avant, son talent, … il est extrêmement touchant. Merci.

      Je m’excuse j’ai appuyé par mégarde sur « envoyer » mon commentaire précédent est pas très logique ^^.

      Aimé par 1 personne

      Réponse

  2. […] nouvel album d’Orelsan nous a beaucoup plu (on vous en parle ici), mais le Caennais n’avait sorti qu’un seul visuel pour l’illustrer. Le deuxième […]

    J'aime

    Réponse

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