Sfera Ebbasta : la vita da SKU-star

S’il est arrivé dans le rap game transalpin en 2012, le milanais Sfera Ebbasta n’est parvenu aux oreilles des auditeurs francophones qu’un peu plus tard et ce grâce à sa collaboration mémorable avec SCH. Cartine Cartier fut une ouverture sur le rap italien et ses particularités. Après le très réussi Sfera Ebbasta, le rappeur sort son troisième album, tout aussi modestement intitulé Rockstar.

Consacré à la sortie de l’album Rockstar, un article du Mouv’ (janvier 2018) soulignait la réforme entreprise par plusieurs jeunes rappeurs au sein du rap italien, alors embourbé dans de vieilles conventions depuis déjà longtemps abandonnées par leurs collègues français. En adoptant toute une série de codes inspirés par les Américains, Sfera Ebbasta prend une part majeure de responsabilité dans cette réforme. Son accoutrement tapageur, son utilisation de l’autotune assumée, ses onomatopées au service de la mélodie ainsi que ses collaborations avec plusieurs rappeurs américains sont autant d’éléments empruntés directement à l’autre rive de l’Atlantique sans avoir été transformés par des processus de réappropriation comme ils en existent dans le rap français, dont l’histoire rappologique plus longue a permis le développement de davantage de tendances et modes qu’en Italie. Le Milanais se calque donc sur un certain modèle qui semble ne pas avoir d’équivalent dans le paysage francophone. D’ailleurs, ajouté à la dimension musicale de la langue italienne, la particularité américanisante peut expliquer son succès dans l’hexagone.

Cependant, même s’il est le fruit d’une adaptation réussie des codes du rap américain, cet album compte une collaboration européenne bien plus aboutie qu’un accord politico-financier douteux entre Merkel et Renzi. La ritournelle intitulée Uber en référence au géant californien du VTC révèle une vacuité dans l’écriture que Sfera partage avec son homologue allemand Miami Yacine, certes, mais là n’est pas la question. Leurs textes s’inscrivent dans une certaine tendance du rap consistant à mettre le verbe au service de la musique et à utiliser la voix comme l’une de ses composantes à part entière. Chercher la transcendance dans le contenu littéraire ne peut donc que s’avérer vain : c’est la manière dont le rappeur joue de son texte (comme d’un instrument) qui retient notre subtile attention. À ce jeu-là, Sfera Ebbasta excelle. Les mélodies vocales très bien rodées, poncées par un autotune parfaitement dosé et posées sur des instrus de Charlies Charles auxquels elles se lient presque organiquement amène l’auditeur alerte à un joli enjaillement et ce, particulièrement sur les très bien sentis Ricchi x Sempre, Uber et Leggenda.

Ricchi x Sempre reprend une rythmique tout à fait latino-américaine et Tran Tran est réarrangé en collaboration avec le portoricain Lary Over. Les autres rappeurs présents sont Quavo, Tinie Tempah (Bancomat et son instrumental caraïbisant sont peut-être le seul featuring en langue anglaise intéressant), DrefGold et Rich The Kid mais ces drôles de blazes ne vous diront peut-être rien. À signaler qu’il existe deux versions de l’album : l’edizione italiana (avec un nombre de featurings réduit) et l’ambitieuse edizione internazionale, née de la volonté de Gionata Boschetti (et oui, c’est son nom) d’un avènement au niveau mondial.

L’album précédent, Sfera Ebbasta, était un sans-faute, chacune des chansons une petite pépite de sku et les deux seules collaborations comprenaient l’excellentissime SCH (sur Cartine Cartier et Balenciaga). Autant dire que faire mieux s’avérait mission impossible… Et effectivement, mis à part les trois chansons sus-citées, Rockstar et Tran Tran (sorti depuis déjà plusieurs mois), le reste ne brille franchement pas du même éclat, faute d’intensité dans les morceaux en termes de mélodie vocale (on y revient). Pour la suite des hostilités, on peut s’attendre à la sortie de quelques singles succulents et surtout, à une ou plusieurs collaborations avec le S.

 

  1. Arthur de Savoye 25 février 2018 ​à 19:35

    Immense article monsieur de Jabo ! Une très belle analyse; tout en finesse et truculence !

    J'aime

    Réponse

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :