Kids See Ghosts : le rehab du siècle ?

Il y a de cela bientôt dix ans, Kanye West brisait les codes du hip-hop avec 808s and Heartbreak. En légitimant avec cette triste et profonde fable le fait qu’un rappeur puisse être si friable sentimentalement jusqu’à en voir son art totalement chamboulé, Kanye a ouvert la voix à de nombreux artistes tels Tyler The Creator, Drake, The Weeknd, Frank Ocean ou encore… Kid Cudi. 

Signé par West chez G.O.O.D. Music en 2009, il sort la même année son premier album studio, Man On The Moon : The End Of The Day. Véritable classique de la dernière décennie, cet opus marque les esprits tant la sincérité de son interprète face à ses rêves et ses déboires le rend attachant. On y retrouve des morceaux inoubliables, Pursuit of Hapinness, Soundtrack 2 My Life ou encore Day’N Nite.

Ensemble, Kanye West et Kid Cudi, également appelés « CudYe », ont maintes et maintes fois prouvés que leur alchimie était unique au sein de l’industrie hip-hop. De « Welcome to Heartbreak » à « Father Stretch My Hands » en passant par « Gorgeous » et « Erase Me », les highlights de ce duo ont marqués une génération.

A l’initiative de Kanye et de ses cinq projets successifs, Kids See Ghosts met donc fin à dix ans d’attente pour cet album collaboratif. En ayant traversés de longues périodes de dépression entre 2016 et aujourd’hui, cet album est pour eux une magnifique occasion de reprendre du plaisir et remettre leur dynamic duo sur le devant de la scène.

Kids See Ghosts, le rehab dont nous rêvions ?

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Le plaisir, l’amour, c’est ce qui est justement le thème central du premier morceau au titre explicite, « Feel The Love ». On retrouve les producteurs qui seront majoritairement crédités tout au long de l’album, Kanye himself, l’inusable Mike Dean ainsi que Dot Da Genius le producteur attitré de Kid Cudi.

G.O.O.D. Music oblige, c’est le président Pusha T qui délivre le premier couplet de l’album, plutôt dans le ton de Daytona et aussi énervé que dans son beef avec Drizzy. Cudi assure un très bon premier refrain tandis que Kanye réussit une imitation de Desiigner dont on aurait pu se passer mais qui reflète assez bien l’envie du natif de Chicago d’exorciser ses démons.

Première surprise sur « Fire » avec la prod’ oppressante, très significative de l’univers de l’album, co-réalisée par André 3000, légende du hip-hop s’il est nécessaire de le rappeler. Dans la lignée du morceau précédent, Kid Cudi brille par ses « hums » légendaires et profite de la liberté que lui laisse Kanye pour nous montrer qu’il est bel et bien de retour.

Ce rapport de force entre les deux hommes s’accentue sur « 4th Dimension » lorsque Kanye régale Cudi grâce à un sample génial de “What Will Santa Claus Say” du trompettiste italo-américain Louis Prima.

À la question « What is Santa bringin’ ? », les rires démoniaques de Yeezy laissent place à un couplet monumental du Cudder, définitivement dans sa zone :

Tell the cougar get up off me, no, my soul ain’t for sale

All the evils in the world, they keepin’ on me for real

I really hope the Lord won’t hurt me, we all live in sin

Kids see ghost off the ropes, Ric Flair on your bitch 

À mi-chemin dans l’opus, le retour de Kid Cudi est acté avec ce couplet monstrueux tandis que Kanye préchauffe tranquillement, gardant le meilleur à venir.

Une semaine seulement après Ye, on se demandait si les deux albums pouvaient être liés, d’une manière ou d’une autre. La réponse est positive lorsque l’on s’aperçoit que « Free » n’est autre que la suite de « Ghost Town », l’un des morceaux phares de Ye avec l’explosion de 070 Shake. C’est d’ailleurs dans l’outro de la nouvelle protégée de Kanye que les deux artistes ont trouvés la finalité de « Free ».

En effet, elle s’exclamait « And nothing hurts anymore, I feel kinda free… » alors qu’ici le duo lui répond sans cesse :

I don’t feel pain anymore

Guess what, babe? I am freeee

Yeah, nothin’ hurts me anymore

Guess what, babe? I am freeee 

Libérés de l’impact des critiques, du renfermement sur soi et de la peur, vraisemblablement incarnées par les « Ghosts » du titre de l’album, Kanye West et Kid Cudi sont prêts à prendre leur revanche et à rattraper le temps perdu. « Free » n’est sans aucun doute pas le son le plus facile à écouter ni celui qui tournera dans les playlists mais il est le socle du concept de l’album et l’un des titres les plus forts de la carrière des deux compères.

La deuxième partie démarre donc avec « Reborn », terme bien choisi pour illustrer leur renouveau, sans toutefois omettre de relater sans aucune pudeur les douleurs connues autrefois. Si leur sincérité était leur force il y a dix ans, l’on constate avec grand plaisir que toutes ces épreuves ne l’ont pas atteint et en font ainsi l’une des grandes réussites de leur alliance. Musicalement parlant, le refrain claque par la répétition de la nouvelle devise du groupe « I’m movin’ forward » et par les vocales magnifiquement travaillées de Kid Cudi, qui saisit plus que jamais une opportunité qu’il a attendue depuis si longtemps.

Le titre éponyme « Kids See Ghosts » est l’occasion d’évoquer la superbe jaquette de l’album. Elle est l’œuvre de Takashi Murakami, membre familier de l’univers de Kanye car il est l’auteur de la jaquette de Graduation, l’album qui l’a transporté au rang de superstar mondiale. Déjà très inspiré lorsqu’il dessinait le Dropout Bear en plein boom, il a récidivé avec une jaquette ultra colorée où l’on aperçoit les fantômes qui ont un temps paralysé la vie des protagonistes, ainsi que le Mont Fuji en arrière-plan.

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Sans transition, cet avant-dernier morceau accueille Yasiin Bey, ex- Mos Def, pièce maîtresse du son avec notamment une outro très poétique qui en fait le parfait complément du groupe. Encore une fois, le choix de l’invité peut surprendre mais Kanye connaît ses partenaires comme personne et lui offre une place de choix sur le disque.

Kanye qui d’ailleurs retrouve ses bonnes habitudes de rappeur sur le morceau, en assumant le fait qu’il a connu de nombreuses difficultés pour retrouver un niveau de MC digne de ses capacités :

Well, it took me long enough to rap on this strong enough

Paid this shit just gon’ give up, ’cause Ye just gon’ live up 

Un Mr.West le couteau entre les dents pour un son très réussi qui nous amène à la conclusion, « Cudi Montage ».

Et pour achever au mieux ce qu’ils ont démarré ensemble, Kanye et Mike Dean frappent un nouveau coup de génie à la production. Avec une mélodie entièrement construite sur le sample d’un riff de Kurt Cobain sur « Burnt The Rain », on découvre un résultat harmonieux mais surtout un symbole fort.

Choisir de sampler Kurt Cobain sur cet album plein de confessions sur la difficulté d’appréhender la célébrité n’a rien d’anodin et est un habile clin d’œil. D’autres artistes ont largement évoqué Kurt Co’ à travers ce type de problématiques, comme Kendrick Lamar sur « HiiiPoWeR », pièce maîtresse de sa Section 80 que nous avions passés au crible ici. Toutefois, jamais un rappeur de cette stature et de cette influence n’avait encore osé sampler le leader regretté de Nirvana.

Chose faite donc, et ce « Cudi Montage » nous offre un moment privilégié quand après 1 minute 30, Kanye chope le mic’ et va conclure le morceau comme un chef. On retrouve pèle-mêle dans son couplet : un flow enfin agressif, une jolie référence à « One Love » de Nas (Everybody want world peace / ‘Til your niece get shot in the dome-piece) et surtout un thème clair, le black-on-black crime, qui nous renvoie à son couplet sur « Murder to Excellence », issu de Watch The Throne.

Il fallait remonter très loin pour trouver un couplet de Kanye non obnubilé par sa propre personne, lucide et émouvant à la fois. L’attente en valait clairement la peine, et si jamais vous arrivez à ne pas être convaincu par le couplet, le sublime dernier refrain partagé avec Cudi et Mr. Hudson finira par vous plonger dans la célébration ultime des Kids See Ghosts.

Kanye, Cudi et Mr. Hudson, on se croirait dans 808s & Heartbreak. C’est beau, cela fera dix ans cette année, comme si certaines icônes ne changeaient pas.

Mais si vous croyez au plus profond de vous qu’elles ont changées, faites-leur confiance, sept morceaux suffisent parfois pour les retrouver.

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