Décryptage : Denzel Curry, l’artiste tabou

Florissante, productive, excentrique voire problématique, la scène rap de Miami est devenue en quelques années le nouveau cocon du rap américain. Alors qu’elle hibernait encore au début des années 2010, hormis quelques exceptions, cette nouvelle vague de rappeurs à la fois sensibles et menaçants est issue en majeure partie de SoundCloud. Ces fameux « SoundCloup rappers » de Miami à qui on a attribué cette étiquette (principalement) péjorative, sont les rockstars d’aujourd’hui : Lil Pump, SmokePurrp, Ski Mask The Slump God, le regretté XXXTENTACION mais aussi Kodak Black et Denzel Curry issus de la génération antérieure.  Pourtant pour ce dernier, il est compliqué de l’associer à ce mouvement étant donné qu’il s’est fait connaître à ses débuts au sein du Raider Klan (stylisé RVIDXR KLVN), groupe fondé par le ténébreux SpaceGhostPurrp, qui est désormais tombé aux oubliettes avec la majeure partie de ses membres.

Depuis, Denzel a réussi à tracer sa route en tant qu’artiste indépendant, il a figuré dans la cover XXL des Freshmen, tout en sortant une ribambelle de projets de bonne qualité comme les sous-estimés Ultimate et 32 Zel. Exploitant différents alter égos pour chaque opus, l’artiste floridien aime faire ressentir sa bipolarité. On retrouve en effet Denzel dans le costume de Denny Cascade sur Nostalgic64, dans le rôle de Zeltron 6 Billion sur 13 ou encore en mode ULTIMATE Denzel sur Imperial.

Welcome to the darker side of TA13OO

Ce Denzel-là, on le retrouve désormais sur son nouvel album studio Taboo, orthographié officiellement TA13OO sur toutes les plateformes de streaming.  Le 13 qui doit donc se lire comme un B est bien sûr le chiffre malchanceux, symbole de son enfance dans les ruelles floridiennes mais il rappelle aussi le mot « black ». TA13OO est construit en trois parties ; une claire, une grise et une sombre qui conclut cet opus composé de… 13 titres.

Cependant, on remarque directement que la première partie du projet, supposée être « light », est loin d’être joyeuse et tranquille, car lorsque SUMO vient directement titiller nos tympans avec ses grosses basses et ses 808’s omniprésents, on traverse quatre minutes d’agonie sonore. Quatre minute de chaos  qui rappellent que  la vie n’est pas  tout le temps rose (ou claire…) et que de brèves périodes difficiles doivent être traversées. C’est dans cette optique-là que Denzel a voulu construire son projet. Un album conçu comme différents moments traversés dans une vie, quelques-uns plus compliqués que d’autres et le juste milieu qui représente la couleur grise : la réalité de la vie. Oui, car il est difficile de n’avoir que des périodes noires et blanches, et c’est pour ça que la partie grise contient un morceau de plus.

Dans un esprit complètement tourmenté et intellectuel, Denzel Curry est à son aise sur chaque morceau du projet et se calque parfaitement à la variété de productions réalisées en grande partie par Finatic’N’Zac et Mickey De Grand IV. Toujours flottant dans un monde parallèle sombre et morbide, l’artiste métaphorise sa souffrance et ses peurs dans un ballon de baucdruche dans le planant BLACK BALLOON. Il va même jusqu’à mentionner le clown Pennywise issu du film Ça :

Taboo and I are in the same boat
What’s said from Pennywise, I guess we all float […] Soon black balloons pop
That’ll be the day the pain stop

Toujours dans un univers chaotique, mais cette fois-ci plus torturé, Denzel ramène un côté ironique sur SUMO dans le but de mettre en avant les conséquences de la quête du capitalisme effréné. En dehors de l’analyse de ses messages cachés, c’est aussi ses punchlines et jeux de mots qu’il apprécié dans ce projet où il s’amuse à créer des hyperboles lorsqu’il confesse qu’il est tellement riche que ses poches sont aussi grandes que celles d’un sumo. Toujours dans la même lignée sarcastique, mais dans un  registre plus sérieux, Denzel devient le clown d’un cirque sur le mélancolique CLOUT COBAIN. Une métaphore parfaite représentée par des spectateurs agit uniquement par des stéréotypes sur les rappeurs, ces derniers jouant leur jeux afin d’accéder à la célébrité.

Watch these hoes when they say they want a lot of me
I don’t know who’s the one that wanna plot on me

Derrière l’image se cache peut-être une personnalité trop sensible pour affronter la célébrité qui se cache derrière un personnage créé de toute part et qui peut avoir des conséquences destructives dans sa carrière ou vie personnelle. Des faits qui rappellent ce qui est survenu à Kurt Cobain, le leader déchu de Nirvana qui s’est donné la mort en 1994.

La troisième partie de l’album comporte une ambiance encore plus glauque et sombre. En atteste les sinistres BLACK METAL TERRORIST et THE BLACKEST BALLOON où l’artiste se met dans la peau d’un personnage de film d’horreur. Accompagné par des cris, des sons stridents où des échos venus de nulle part, l’atmosphère musicale et les performances de Denzel sont irréprochables. Variant constamment son flow, sa voix tout en changeant drastiquement ses intonations, Denzel Curry fait preuve de grande maîtrise technique notamment sur le sulfureux SWITCH IT UP. Sur ce titre, l’artiste dévoile ses « qualités » bipolaires, en changeant complètement de voix et d’accent à chaque fin de phrase.

Dans une tout autre mesure, il perfectionne cette recherche constante de variation technique sur SIRENS, où ses deux couplets accompagnés par l’excellente prestation de J.I.D. explorent les problèmes de la société américaine.

Eyesight is a gateway
To a new day and the same hate
With a new height and the same feet
On a airplane yelling, « Mayday »
With a good girl gone bad girl
Who went gay ’cause of date rape
That’s a metaphor for the US

Sur TA13OO, Denzel Curry se mue en un véritable caméléon capable de s’adapter à tout genre de production, allant de la plus mélancolique à la plus tonitruante pour finir avec des instrumentales largement influencées par le hard-rock. Composé par ces trois parties dépeignant les différentes étapes de la vie, l’album a été réalisé dans le sens inverse étant donné que l’artiste était dans une période sombre et dépressive à ses débuts: il a commence par la partie « dark » avant de conclure le projet sur la « light » lorsque tout allait pour le mieux. A la limite d’un réel trouble bipolaire, le rappeur floridien nous délivre ici son projet le plus personnel et abouti. Le choix des productions est irréprochable tout comme le mixage des morceaux. Si vous ne l’avez pas encore fait, on vous invite à pénétrer dans l’univers le plus nébuleux, agité et perturbé de l’année.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :